Il existe une technique en peinture qui s'appelle un lavis. Un lavis dépose une couche de peinture très diluée mais fort pigmentée sur une surface afin d'en faire ressortir reliefs et ombres. Une fois sèche, les contrastes entre niveaux seront stupéfiants! C'est une technique vieille comme le plomb. Et qui a depuis longtemps fait ses preuves et réside aux cotés du brossage à sec et de l'aplat dans le panthéon de nos techniques favorites. Auparavant, pour faire un lavis, on pouvait utiliser toute sorte de peinture diluée à l'eau ou à la térébenthine, soigneusement appliquée avec une finesse d'horloger sur ces micro-zones hyper travaillées que seul l'oeil du peintre pouvait distinguer. On était pas loin du jus...
Ensuite, on a vu apparaître la lasure à parquet: un vernis teinté hautement toxique qui permettait de créer des ombres brunâtres sur l'ensemble de la figurine, offrant des résultats proprement hallucinants, sur photos toutefois. L'inconvénient était qu'il fallait pour ça: posséder un garage, l'aménager comme une scène de crime dans Dexter, utiliser les gants du Dr Mabuse, risquer de ruiner des tas de figurines en cas de mauvaise utilisation ou de mauvaise lasure (ça a été mon cas!), et pouvoir regarder "Shoah" en version intégrale pour passer le temps de séchage. Sachant que je n'ai pas de garage et ayant déjà vu Shoah en entier, cette technique a fini reléguée aux oubliettes, partageant l'oubli avec le jus de mauve et la peinture de figurines à la gouache.
Mais depuis...
Depuis est apparue sur le marché toute une gamme de nouveaux lavis. D'une qualité extraordinaire, d'une viscosité exemplaire et offrant des tons proprement sublimes. On pourrait en parler comme un œnologue parlerait d'un Pommard 57 ou Jean-Pierre Coffe de l'andouillette. Elle sont magiques. Pour les avoir utilisées dès leur sortie, je peux vous affirmer que rien ne pourra aujourd'hui supplanter la qualité de ces petites merveilles (sauf extraordinaire avancée technologique). On peut s'en servir allégrement pour faire tout et n'importe quoi. Mais ce qui nous ouvre des portes grandes comme celles du Valhalla est la technique qu'avec des amis nous avons nommée "Le Blaf!".
Le blaf consiste à peindre une figurine dans ses couleurs de base, un ton plus clair qu'on ferait d'habitude. La précision ici n'est pas de mise: on cherche à faire vite et joli. Toutes les zones sont peintes. Ensuite, on y va pour un léééééger brossage à sec de blanc pur sur les parties non métalliques, histoire de grossièrement faire ressortir les reliefs. A ce moment, la figurine ressemble à tout sauf à un chef-d'oeuvre. C'est même plutôt moche! Et le travail effectué jusqu'ici ressemble un peu à un longue file devant une attraction de Walibi: c'est chiant d'attendre mais on sait que ce qui va venir vaudra le Space mountain! Et c'est alors que nous allons ardemment saisir un bon gros pinceau, tel Conan empoîgnant sa bâtarde, et le tremper dans le pot de Devlan Mud°. Une bonne grosse goutte viendra engluer tous les poils (ouh, c'est excitant!) et on va enduire de cette substance magique qu'est le lavis l'entièreté de la figurine. Comme un barbare! Conan le Barbare. Un bon vieux Blaf dans ses dents à Conan! Le liquide, visqueux mais fluide, ira s'insérer dans les recoins les plus intimes de nos amies, habilement guidé par nos mains expertes. Et après un temps de séchage -et de repos bien mérité car chacun sait que quand c'est bien fait c'est gai de s'endormir après!- équivalent à un film avant-gardiste de Warhol, toute la magie de ce blaf viendra s'offrir à nous.
Des ombres subtiles viendront souligner des reliefs naturellement rehaussés de bruns et de sépias; les matières se retrouveront enfin matérialisées. Le métal, alors pimpant comme l'armure d'Arthur dans Excalibur prendra une teinte d'acier terni (et Conan en connaît un rayon sur l'acier!); les rouges pompiers deviendront velours et les bruns clairs se feront bures fransiscaines. Cette figurine, jusqu'ici simple sujet de métal ou de plastique peint de couleurs criardes et sans lustre, prendra littéralement vie. Une vie dure et âpre, faite de combats et de déceptions. Une vie de guerre et de compétition. Une vie de tout petit héros vue par les yeux d'un grand malade aux pinceaux plus grands que le ventre.
C'est con, mais ces effets visuels feront en sorte que tous ces efforts d'imagination se verront enfin réalisés. Jamais auparavant la peinture n'aura été aussi simple et elle n'aura jamais été aussi expressive. Le matériel est aujourd'hui non plus au service de la technique mais bien de la créativité, au sens large.
Et comme disait le sage Mr G. dans un de ses discours éloquents: "si votre figurine est mal peinte, ce sera de votre faute..."
A ne pas méditer mais à appliquer, sans retenue ni jus de mauve. Et dieu sait queje n'aime pas le jus de mauve...